
A 22 ans aujourd'hui, je peux affirmer avoir aimé deux hommes, dont l'un continue à me faire souffrir, la blessure étant d'autant plus profonde que je ne me résous pas à considérer l'histoire comme terminée, et que celle-ci se prolonge par une pseudo-liaison malsaine. J'ai en effet l'impression d'avoir eu deux « premier amour » : une histoire où l'amour est resté à l'état de ferment, d'embryon, et une seconde où, se concrétisant et éclatant en moi avec fracas, la passion ressentie n'a eu d'égale que la souffrance occasionnée par la rupture... Je pense donc ici que cette dernière peut-être considérée comme ma vraie première fois, tandis que je rangerais la première aux rangs des innocentes amours adolescentes.
En effet, ainsi que l'affirme Villiers de l'Isle-Adam, « Un premier amour jette dans le coeur de profondes racines qui étouffent jusqu'aux germes des sentiments antérieurs ». Je commencerais néanmoins par cet amour antérieur, qui je pense a été et sera un élément déterminant de toutes mes histoires futures.
Je suis tombée amoureuse pour la première fois à 17 ans, d'un garçon de 20 ans qui -comme cela arrive si souvent dans ces histoires d'amour certes pures et pleines de candeur pour la jeune fille que j'étais, mais à sens unique - n'était guère avec moi que pour se désennuyer, et ne me donnait pas l'affection que j'attendais alors. Il me quitta au bout de deux mois, me laissant seule face à des sentiments naissants, qui ne cessèrent alors de croître, ses réapparitions épisodiques les cristallisant alors qu'une absence totale aurait sans doute permis de les anéantir rapidement . Notre histoire reprit deux ans plus tard – j'avais alors 19 ans -, exactement sur le même schéma qu'auparavant : il s'ennuyait,et j'étais en quelque sorte à disposition pour le distraire. Avec cependant la différence que cette fois-ci, étant entre temps restés amis, nous nous connaissions mieux, et les choses allèrent beaucoup plus vite qu'auparavant. Je me refusai néanmoins à lui accorder ce qu'il souhaitait, tout simplement par peur de l'inconnu, et également parce que j'attendais de sa part un signe d'amour qui ne venait pas. Je l'aimais, passionnément et douloureusement, mais mon amour-propre refusait de lui donner une partie de moi que son indifférence à mon égard ne « méritait pas ». Une fois de plus, il mit fin à la relation au bout de deux mois, m'annonçant avec un détachement et une nonchalance inouïes qu'il « n'avait plus envie » de sortir avec moi. Point à la ligne. Une semaine plus tard, il débutait une relation avec une fille qui, selon ses dires, était celle qu'il attendait, l'unique, « la bonne ».
Je sombrai alors dans une affliction sans nom, mes nuits se peuplaient de cauchemars dans lesquels je le voyais faire l'amour avec elle, la tenir dans ses bras, l'embrasser. L'image de sa bouche touchant sa bouche, leurs corps s'entremêlant, me hantait jusqu'à la nausée, me déchirait, me poignardait le cœur. Je noircissais alors des pages et des pages de journal intime, criant ma détresse et le manque cruel que soulevait son absence, affirmant au travers des mots qui aujourd'hui me paraissent bien emphatiques, que je n'aimerais plus jamais, que mon coeur serait dès lors incapable de ressentir une quelconque passion avec la même intensité; enfin que j'étais condamnée à vivre dans le souvenir éternellement déchirant de cet amour perdu. Ce garçon est resté mon ami, preuve que la rancune n'est pas un de mes défauts... En effet, je me résous rarement à mettre fin à une relation, si douloureuse fut-elle, préférant transformer un amour impossible en amitié. Cependant, celle-ci n'avait de tel que la forme que prenait nos relations: il s'agissait de fait d'une amitié artificielle dont, je pense, il n'était pas dupe, car lourde d'espoir et de passion contenue de mon côté.
De fait, durant les deux ans de séparation, chaque nouvelle soirée ou sortie avec lui était pour moi un nouvel espoir de recommencement : j'espérais qu'il constaterait alors en moi un changement et que, tel une révélation, ses yeux se dessilleraient soudain, réalisant que j'étais la femme qu'il attendait. Que d'espérances naïves je nourrissais alors ! Fervente, depuis mon enfance, de récits romanesques où la passion, bien que retardée dans sa prise de conscience, finissait toujours par éclater aux yeux des personnages, j'étais une Emma Bovary en attente de son Rodolphe, une Elizabeth Bennet à la recherche d'un Mr. Darcy dont l'apparence distante et arrogante dissimulait en fait une réelle inclinaison à la passion. Il s'agit là d'un fantasme qui ne m'a jamais quitté : celui, tel un défi à relever, d'être aimée par un homme qui, sous des allures d'indifférence et de hauteur, se livrerait alors corps et âme à moi. Je suis une incorrigible romantique, insatiablement en quête d'un homme aimant dont l'enthousiasme serait enfoui sous un bloc d'impassibilité. Ce désir avide d'obtenir la reconnaissance d'un homme indifférent est sans doute à l'origine de l'échec de la plupart de mes relations amoureuses, car force est de constater que j'ai toujours mis fin assez rapidement à celles où l'on commençait à s'attacher un peu trop à moi. Etait-ce par réelle désaffection de ma part ? Ou par peur des proportions que la relation pouvait prendre dans ma vie? Crainte de l'envahissement, de l'emprisonnement ? Je ne sais guère, étant encore à cet instant-même amoureuse d'un homme qui me rejette désormais, et dont le souvenir, je pourrais presque l'affirmer, restera gravé dans ma mémoire comme celui de mon premier amour.... Histoire à suivre dans un de mes futurs articles ...



